Les nouveaux pionniers français
L'Express du 20/05/1999
par Anne Vidalie
Franchir l'Atlantique pour tenter sa chance? Jeunes, aventuriers, diplômés
ou passionnés, ils sont nombreux à le faire. Parfois avec succès. Mais
attention: au pays de la concurrence à tous crins, la chance ne sourit
qu'aux plus forts
L'histoire de David Dupouy est de celles qui font rêver les jeunes
Français. Et entretiennent le «mythe américain», qui les attire comme des
mouches. David, 23 ans aujourd'hui, était étudiant dans une école
parisienne d'ingénieurs. En 1997, il laisse tomber ses études. Parce qu'il
n'apprend pas grand-chose et qu'il doit travailler pour gagner sa vie.
Parce qu'il veut, surtout, peaufiner le logiciel sur lequel il planche
depuis des mois dans sa chambrette d'étudiant. «Un logiciel qui simplifie
l'utilisation des ordinateurs», résume-t-il sobrement. David a aussi une
idée fixe: tenter sa chance avec son «bébé» dans la Silicon Valley, la
Mecque de la haute technologie au sud de San Francisco. L'été suivant, il
prend son courage à deux mains. Noie les patrons des sociétés informatiques
de la Valley sous les fax, les messages électroniques et les appels
téléphoniques. Les convainc de le recevoir. «C'était mon premier voyage aux
Etats-Unis, se souvient David. En débarquant à San Francisco, j'avais les
moyens de tenir dix jours, pas plus.» Pas question de gaspiller ses
précieux dollars dans une location de voiture. Va pour le train. Il se lève
à 3 ou 4 heures du matin pour être ponctuel à ses rendez-vous. Chaque fois,
c'est la même chose. «Je faisais une démonstration avec ma disquette sur
leurs machines, et tous me demandaient si je cherchais un job.» De quoi
faire germer une idée un peu folle dans l'esprit du jeune Français: et s'il
créait sa propre entreprise? Il rencontre Federico Faggin, ancien d'Intel
et père du microprocesseur, à la tête de Synaptics. Le courant passe. David
se lance: «Peux-tu m'aider à monter ma boîte? Je te vends une licence et tu
m'héberges dans ta société, le temps que je démarre.» Affaire conclue. Une
chance: c'était le dixième jour... Depuis l'automne dernier, David a ses
premiers «vrais bureaux», style chalet en bois, à Mountain View, au coeur
de la Valley. Son entreprise, Sensiva, emploie quatre personnes - bientôt
six - et son produit sera commercialisé sur Internet dans quelques
semaines. «D'ici à un peu plus d'un an, nous devrions dégager des
bénéfices», estime David, qui, à ses heures perdues, donne des conférences
à la prestigieuse université Stanford. Thème: comment enseigner la
technologie et utiliser la technologie pour enseigner.
Tous les Français qui franchissent l'Atlantique ne sont pas des petits
génies du logiciel. Tous n'ont pas l'idée révolutionnaire ou le produit du
XXIe siècle dans leurs valises. Mais tous courent derrière le même rêve.
«Faire des choses», comme ils disent. Prendre leur avenir en main. Créer.
Entreprendre. Et, pourquoi pas? faire fortune.
Certains sont fascinés par l'Amérique depuis longtemps. D'autres ont, un
jour, le coup de foudre. Cyril Dray, lui, est tombé amoureux de Manhattan.
C'était en 1994. Un an plus tard, il a atterri à New York pour de bon. Sans
un sou et sans boulot, avec un BTS d'optique qui ne valait pas un clou
là-bas. Alors, il a pris son courage à deux mains. Il a suivi des cours du
soir pour obtenir un diplôme américain tout en vendant des lunettes, le
jour, chez un opticien. Aujourd'hui, son entreprise, L'Unique Optique, est
installée dans un spacieux loft de SoHo. Elle distribue la gamme Traction
Production, fabriquée à Oyonnax, dans l'Ain, et commercialise une ligne
créée avec deux stylistes japonais. En attendant de lancer sa propre
griffe, Cyril, à 27 ans, vient d'ouvrir un bureau européen... à Paris.
Construire un pont commercial entre la France et les Etats-Unis, c'était
l'idée fixe de Pierre-Yann Guidetti. Etudiant dans une école de commerce,
il est parti à San Francisco pour un stage de six mois. Il y est encore,
seize ans plus tard. Et ne regrette pas de n'avoir jamais décroché son
diplôme. «J'ai préféré apprendre sur le terrain, en créant ma propre boîte,
plutôt qu'en faisant des études théoriques en France, explique-t-il. Ici,
on donne une chance aux gens.» Avec sa femme, Maureen, une
Franco-Américaine rencontrée en Californie, il dirige Savoir-Faire, une
société qui importe des fournitures pour artistes, pinceaux, gouaches,
encres et papiers précieux, et affiche un chiffre d'affaires de 7 millions
de dollars. Leur plus gros souci? «Trouver des gens bien à embaucher et les
garder! Parfois, on passe des annonces d'offres d'emploi... pour recevoir
deux malheureuses réponses.» Côte Ouest, côte Est, même combat. Cyril Dray,
à New York, a les mêmes soucis. «J'ai besoin de deux personnes qui ont des
compétences administratives et commerciales, mais je ne les trouve pas,
déplore-t-il. Alors, j'essaie par le bouche-à-oreille, par le biais d'amis
ou de connaissances.»
Avec un taux de chômage de 4,3%, les Etats-Unis redécouvrent le
plein-emploi. Jamais ils n'avaient compté aussi peu de chômeurs depuis une
bonne génération. L'économie, dopée par la fièvre acheteuse des
consommateurs, est florissante, et les carnets de commandes des entreprises
débordent. La tourmente asiatique et la débâcle politico-financière russe
de l'été 1998 ont à peine entamé le moral d'acier de la Corporate America.
Certes, l'industrie traditionnelle a supprimé 381 000 emplois l'an dernier.
Mais, grâce aux services, 3 millions de postes ont été créés. Revers de la
médaille, les employeurs souffrent cruellement de la pénurie de salariés,
qualifiés ou non. Et font des pieds et des mains pour attirer les cerveaux
et les bras qui leur manquent. Primes aux nouveaux embauchés,
stock-options, récompenses aux salariés qui se transforment en chasseurs de
têtes, job fairs - foires à l'emploi - où les sociétés font leur pub:
l'imagination des entreprises n'a pas de limite pour draguer les futurs
employés.
Pas étonnant, dans ces conditions, que les sirènes américaines séduisent
aussi facilement les jeunes Européens. Jean-Louis Alpeyrie, chasseur de
têtes chez Heidrick & Struggles, à New York, intervient chaque année
devant
les élèves de première et de terminale du lycée français de la ville. Il
leur pose toujours la même question: «Quels sont ceux d'entre vous qui
souhaitent rester?» A deux ou trois exceptions près, tous veulent vivre et
travailler ici. Rester, même si leurs parents rentrent en France. «Quand je
leur demande pourquoi, ils disent qu'ils pensent pouvoir mener à bien leurs
projets ici, trouver des gens qui les écoutent et les soutiennent.» C'est
bien l'avis de Marc Verstaen, le patron de BeatWare, une start-up de la
Silicon Valley: «En France, la confiance des anciens pour les jeunes, leur
envie de les aider, quitte à prendre des risques, est bien moins forte
qu'aux Etats-Unis.» Il sait de quoi il parle, lui qui a créé une société de
logiciels de cartographie numérique dans la banlieue parisienne avant
d'émigrer sous le ciel de Californie. Plus précieux encore, selon lui: «Je
trouve ici une vraie reconnaissance du métier d'entrepreneur. En France,
elle vient seulement une fois qu'on a réussi.» Logique. «Les diplômés des
grandes écoles jettent leur dévolu sur les grosses
entreprises. Ici, les
meilleurs de Stanford créent des sociétés ou vont travailler dans des
start-up...»
Mais l'esprit d'entreprise est contagieux et gagne peu à peu les
brillants
cerveaux français. Julien et Donatien, 30 ans chacun, auraient
pu grimper tranquillement les échelons de la France SA. Julien, diplômé de
Sup de co Paris, était trader à la Société générale à Tokyo. Donatien,
après sa maîtrise de droit à Assas, défrichait les marchés asiatiques pour
Danone. Le virus de l'Amérique les a saisis tous les deux. MBA à Harvard
pour le premier, puis deux années dans des start-up de la Valley, «là où
tout se passe». Berkeley pour le second, et un stage de huit mois dans une
société de biotechnologie californienne. Julien et Donatien se rencontrent
au Pier 23, un bar branché du port de San Francisco, par une belle soirée
de l'automne 1997. Un mois plus tard, le business plan de Life in Provence
est fin prêt. Sous cette marque, ils commercialisent depuis janvier dernier
dix produits de Provence dans des épiceries fines de Manhattan, Chicago et
San Francisco. Avec la ferme intention de «faire vibrer le consommateur et
de devenir très gros».

Des histoires comme celle-là, de plus en plus nombreuses, attisent la
crainte, de ce côté-ci de l'Atlantique, d'un hold-up yankee sur notre
matière grise. Pure paranoïa? Non. D'est en ouest, les Froggies - les
grenouilles, petit nom réservé aux Français - sont très appréciés des
employeurs américains. «Dans notre entreprise, les ingénieurs français sont
les plus doués et les plus calés», juge Alain Fernando-Santana, directeur
des affaires juridiques et des ressources humaines de la société de
services informatiques Syseca, à Marina Del Rey, dans la banlieue de Los
Angeles. D'ailleurs, cette ancienne filiale de Thomson en a embauché une
vingtaine, souvent ex-coopérants. Comme Thai-Binh Phan, 26 ans, centralien,
qui installe le logiciel de supervision du réseau de tramway de Baltimore.
Lui qui rêvait de «découvrir la Californie» est ravi. Il fait beau, la
plage est à deux pas, et «le week-end, on peut s'aérer l'esprit». Son
collègue Dominique Jean, 27 ans, ancien coopérant lui aussi, diplôme de
Sup' élec, apprécie de faire «un peu de surf le matin, et un petit tour en
rollers le soir». Mais attention, prévient-il: Centrale, Polytechnique ou
HEC, c'est du chinois pour des oreilles américaines. «On ne connaît pas du
tout notre système de grandes écoles ici.»
Une ignorance bénie par tous ceux... qui n'ont pas de diplôme. Peu importe
que Valérie Levent, 29 ans, n'ait qu'un bac commercial et une année de
droit à son actif. Personne ne demande jamais son pedigree à la présidente
de Vacances sans frontières, l'entreprise qu'elle a créée en 1996 au nord
de San Francisco pour organiser des camps d'été à thème en France pour
petits Américains, seuls ou avec leurs parents. Elle vient d'ailleurs de
décrocher le contrat de représentation de Pierre & Vacances aux Etats-Unis.
La consécration. «En France, mes interlocuteurs croyaient que j'avais fait
une grande école de commerce», s'amuse Valérie. Elle sait bien que, en
France, on ne lui aurait pas fait confiance, à elle qui n'avait pas un sou
et faisait du baby-sitting pour financer le développement de sa société.
Elle sait aussi qu'elle ne trouverait pas «un magasin où commander à 2
heures du matin 10 000 photocopies, livrées à 8 heures». Ce qu'elle aime,
aussi, c'est que, «aux Etats-Unis, même vos concurrents vous encouragent.
Parce qu'ils jugent que la compétition, c'est bon pour le business».
Voilà ce que viennent chercher les jeunes Français que démange la création
d'entreprise: un «écosystème favorable», comme le dit joliment l'avocat
François Laugier, installé à Silicon Valley. Rien de plus facile que de
monter une société. «Il suffit d'un coup de fil et de 100 dollars, raconte
Cyril Dray, de L'Unique Optique, à New York. Même si on n'a pas 1 dollar de
capital.» A condition, bien sûr, d'avoir un visa en bonne et due forme
(voir l'encadré page 153) et une carte de crédit. Sinon, l'apprenti
entrepreneur risque de s'égarer dans un labyrinthe kafkaïen. Patrick
Jeannette en sort à peine. C'est avec un visa de tourisme que cet ingénieur
a débarqué à San Francisco en janvier 1998 pour ouvrir la filiale
américaine d'Applicom, une société rouennaise spécialisée dans
l'informatique industrielle. «Tout est lié. Pour ouvrir un compte, il faut
un numéro de Sécu. Or, pour l'obtenir, il faut un visa de travail.» Pour
l'entreprise, l'équivalent de ce sésame est l'employer identification
number. On le lui a refusé, faute de numéro... de Sécu. Autre galère, la
carte de crédit, impossible à obtenir sans credit history - littéralement
l'historique de crédit, qui prouve que le détenteur d'un compte a toujours
honoré ses traites et réglé ses factures à temps... aux Etats-Unis. En
effet, rien ne sert d'avoir entretenu les meilleures relations du monde
avec son banquier en France. Tout est à refaire. Il faut deux à trois ans -
sans faux pas - pour être enfin jugé financièrement digne de confiance.
Dans l'intervalle, la vie de tous les jours ressemble à un casse-tête.
«J'ai dû payer ma voiture cash, raconte Patrick Jeannette. Pour louer un
appartement, il a fallu aligner les documents pour convaincre que nous
étions solvables...»
Voilà l'une des déconvenues, grandes et petites, qui attendent les Français
outre- Atlantique. Avec le niveau faramineux des loyers, à New York bien
sûr (voir page 156), mais aussi en Californie, dopée par l'essor de la
Silicon Valley. Une chambre en colocation à San Francisco ou à Palo Alto
coûte au minimum 800 dollars par mois. Un studio, 1 200 dollars. Un 100-m2,
entre 2 000 et 2 500 dollars. Pour s'adapter rapidement, autant chasser
très vite de sa mémoire la protection sociale et la législation du travail
made in France, qui garantissent à chacun congés payés, couverture médicale
et aides en tout genre. «Ici, c'est marche ou crève!» résume en rigolant
Olivier Azancot, propriétaire de deux restaurants, bientôt trois, à San
Francisco, avec son copain Eric Klein. Tout se paie, à commencer par la
santé et l'école. Quant aux vacances à rallonge, nos nouveaux cousins
d'Amérique ne savent même plus ce que c'est. Igor Grebert, 34 ans, dont dix
de Silicon Valley, montre ses cheveux gris en grimaçant: «Chez McAfee
Associates, le spécialiste des produits antivirus informatiques, où j'ai
été embauché comme programmeur après ma coopération, j'ai bossé comme un
malade pendant sept ans, sept jours sur sept, dix heures par jour. Avant de
craquer et de prendre six mois de vacances après l'introduction en Bourse
de l'entreprise.» Il n'a pas pu s'empêcher de replonger. Patron d'IJS, une
société de création et d'hébergement de sites Internet, créateur des Wired
Frogs (<www.wiredfrogs.com>) - les «grenouilles câblées» - le site des
Français aux Etats-Unis, il est aussi administrateur de deux start-up.
«Une fois qu'on a mis la main dans l'engrenage, il est difficile de ne plus
travailler comme un fou», soupire- t-il. La concurrence, féroce, est un
puissant aiguillon. «Ici, rien n'est jamais acquis, l'esprit de compétition
est redoutable, reconnaît Pierre-Yann Guidetti, de Savoir-Faire. On n'a pas
le droit à l'erreur, il faut courir, se battre en permanence.» David
Dupouy, le très jeune patron de Sensiva, a beau avoir réussi à forcer le
destin, sa vie n'est pas un conte de fées. «La pression de l'environnement
est très forte, confie-t-il. J'en bave comme jamais.»
Mais de là à envisager de faire le voyage en sens inverse, il y a un pas
que les nouveaux pionniers français ne sont pas près de franchir. Valérie
Levent, de Vacances sans frontières, a essayé, pourtant. En 1995, elle est
revenue dans son Nord natal, après avoir vendu la sandwicherie montée avec
une copine à San Francisco. Un an plus tard, elle est repartie.
Définitivement, dit-elle. «Je voulais un boulot, pas être assistée.»
Aujourd'hui, elle a trouvé «son équilibre». Les séjours qu'elle organise en
France lui permettent de venir régulièrement embrasser sa famille et ses
amis. Elle est heureuse d'avoir, comme elle dit, «the best of both worlds».
Le meilleur des deux mondes.